Cet été-là
Épisode 6 J'ai demandé
Nour a décidé de poser ses questions. À sa mère d'abord. Puis à son père. Ce qui s'est passé ensuite m'a surpris moi aussi en l'écrivant.
Épisode 6 : J’ai demandé
J’ai attendu deux jours avant de poser mes questions.
Pas parce que j’avais peur. Plutôt parce que je savais pas comment commencer. Les questions que j’avais dans la tête, elles avaient pas vraiment de début. Elles étaient là comme un bruit sourd, comme quand on a les oreilles bouchées après la piscine.
J’ai essayé avec maman d’abord.
C’était l’après-midi, elle lisait dans le hamac sous le grand arbre. Lila faisait la sieste. Papa était parti avec mamie Joëlle faire des courses. C’était le bon moment.
Je me suis assis par terre à côté du hamac.
“Maman.”
“Mmh.”
“Vous vous disputez, toi et papa ?”
Elle a baissé son livre. Elle m’a regardé.
“Pourquoi tu demandes ça ?”
“Comme ça.”
Elle a réfléchi. J’ai vu qu’elle choisissait ses mots.
“Des fois on n’est pas d’accord sur des choses. C’est normal entre deux personnes.”
“C’est quoi les choses ?”
“Des choses de grandes personnes.”
“C’est quoi des choses de grandes personnes ?”
Elle a souri. Un sourire un peu fatigué.
“Des choses compliquées.”
J’ai hoché la tête. J’ai compris que c’était tout ce que j’aurais. Maman avait répondu gentiment. Mais la réponse avait pas de réponse dedans.
Elle a quand même tendu la main pour attraper la mienne. Elle l’a tenue une seconde.
“T’inquiète pas, mon cœur.”
J’ai pas dit que je m’inquiétais pas vraiment. Je voulais juste savoir.
J’ai attendu que papa rentre.
Il rangeait les courses dans la cuisine avec mamie Joëlle. Je suis resté dans l’encadrement de la porte jusqu’à ce qu’il me voie.
“Nour ? T’as besoin de quelque chose ?”
“Je peux te parler ?”
Il a regardé mamie Joëlle. Elle a dit qu’elle finissait toute seule. Papa s’est essuyé les mains sur son short et il est sorti avec moi dans le jardin.
On s’est assis sur le banc en pierre sous la glycine. Il faisait encore chaud mais l’ombre était là.
“Alors ?”
J’ai pris une grande inspiration. Comme avant de sauter dans la piscine.
“Pourquoi t’es plus gentil ici que chez nous ?”
Papa a rien dit pendant un moment. Il regardait le jardin.
“C’est maman qui t’a dit ça ?”
“Non. Je l’ai vu.”
Il a hoché la tête lentement.
“T’as raison”, il a dit.
Je m’attendais pas à ça. J’avais préparé qu’il dirait peut-être que c’était faux. Il a dit “t’as raison” et ça m’a coupé le souffle.
“Pourquoi ?”
Il a réfléchi longtemps. Assez pour que j’entende les oiseaux et une voiture au loin et le bruit de mamie Joëlle dans la cuisine.
“Parce que quand on est en vacances, je suis plus reposé. Et quand je suis reposé, je suis meilleur.”
“Meilleur comment ?”
“Plus patient. Plus là.”
J’ai réfléchi à ça.
“Mais au travail t’es pas reposé ?”
“Pas toujours.”
“Et tu peux pas être reposé quand même ?”
Il a souri. Un sourire que je lui connaissais pas.
“C’est une bonne question, Nour.”
“T’as pas répondu.”
“Je sais.”
On est restés un moment sans parler. Les oiseaux continuaient. J’avais d’autres questions mais elles rentraient plus dans ma bouche.
“T’aurais voulu que je te demande pour le camping ?” il a dit.
Je l’avais pas vu venir celle-là. Il s’en souvenait.
“Oui.”
“Je m’en souviendrai.”
J’ai pas dit si je le croyais ou pas. J’ai juste regardé le jardin avec lui.
Au bout d’un moment il a posé sa main sur mon épaule. Pas longtemps. Juste une seconde.
On est rentrés pour le dîner.
Nour reviendra la semaine prochaine. Lui et son père, tard dans le jardin, sous les étoiles. L’avant-dernier épisode. Si une question d’enfant vous a déjà mis face à quelque chose que vous préfériez pas regarder, les commentaires sont là.
Adelphiquement,
Cédric

