Cet été-là
Épisode 2/8 On arrive quand ?
Nour est en voiture. Il regarde le paysage défiler et il compte. Les panneaux, les vaches, les minutes. Les enfants comptent tout ce que les adultes ont arrêté de voir.
Épisode 2 : On arrive quand ?
On est partis samedi matin à sept heures moins le quart. Papa avait dit sept heures. Maman aussi. On est partis à sept heures moins le quart parce que Lila avait perdu son doudou et que maman l’avait retrouvé sous le canapé avec une chaussette et un stylo rouge.
Papa attendait dans la voiture. Il avait les mains sur le volant.
Dans le coffre, il y avait deux grandes valises, un sac de plage, le sac à dos de Lila avec sa tête de chat, une glacière avec des sandwichs et des pêches, et le tapis de yoga de maman qu’elle emporte partout mais qu’elle déroule jamais.
Maman avait tout mis dans le coffre. Papa avait demandé si elle avait besoin d’aide. Elle avait dit non. Je sais pas si c’était vrai. J’étais occupé à chercher mes chaussures.
Dans la voiture, papa a cherché sa playlist. Il a dit “deux secondes”. Cinq minutes après, il cherchait encore. Maman regardait dehors. Lila avait déjà son doudou dans la bouche.
“On arrive quand ?”
C’est moi qui l’avais demandé. On était encore dans notre rue. Je le savais que c’était trop tôt.
Papa a souri dans le rétroviseur.
“Dans quatre heures environ, bonhomme.”
Quatre heures. J’avais calculé que si une heure c’est soixante minutes, et que soixante minutes c’est long comme la récréation fois six, alors quatre heures c’était la récréation fois vingt-quatre. C’était vraiment beaucoup.
Je lis tous les panneaux depuis que je sais lire. C’est ma façon de pas m’ennuyer et aussi de savoir où on est. Papa dit que je suis un bon copilote. Maman dit ça aussi, mais elle le dit différemment. J’arrive pas à expliquer comment.
À un moment, Lila a renversé son jus d’orange.
C’était pas grand-chose. Un peu sur le siège, un peu sur sa robe. Lila a pleuré quand même parce que c’était sa robe préférée, celle avec les petits lapins. Moi j’avais les yeux sur un panneau qui disait “Brive-la-Gaillarde” et je me demandais pourquoi une ville s’appellerait comme ça, et quand j’ai relevé la tête maman avait déjà les lingettes, déjà la robe propre du sac à dos, déjà Lila dans les bras en train de se changer sur le siège. Elle avait fait tout ça sans se lever, sans déranger personne.
Papa conduisait. La route était droite.
“Ça va ?” il a dit.
“Oui”, elle a dit.
Après ça, papa a trouvé sa playlist. De la musique avec une guitare et une voix de bonhomme. Il a monté un peu le son. Il chantait deux mots de temps en temps. Il avait l’air bien.
J’ai recommencé à compter les panneaux. Puis les vaches. Il y en avait beaucoup. Lila s’était endormie avec son vêtement propre, celui avec les étoiles.
Au bout d’un moment, j’ai regardé maman. Elle regardait par la fenêtre, le visage vers les champs.
Je sais pas ce qu’elle regardait. J’ai pas demandé.
J’ai compté les vaches à la place. J’en étais à quarante-trois.
Nour reviendra la semaine prochaine. On arrive chez mamie Joëlle, et papa devient quelqu’un d’autre. Si cet épisode vous a rappelé quelque chose, les commentaires sont là.
Adelphiquement,
Cédric

